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Le croiras-tu, lecteur, je n’ai pas toujours
officié dans la mode. Et oui. Je n’ai pas toujours passé mes journées à rencontrer des créateurs avides d’imposer à mes yeux septiques leur concept « luxe », « jamais vu »,
« hyper-tendance », voir carrément « supra-singulier » ou « upper-stylé » (oui, pour bien signifier leur originalité, certains créateurs de mode créent même des
mots).
Avant d’interviewer des créateurs de bottes en cuir vendues au prix d’une mobylette Peugeot (toute option), j’ai donc interviewé des porteurs de bottes en caoutchouc achetées 30 francs (nouveaux) à la coopérative agricole du coin.
Mais étrangement, les différences entre l’avant et l’après ne sont pas aussi criantes que l’on pourrait le croire.
Aujourd’hui, je me rends les yeux bouffis à des conférences de presse matinales où les responsables encravatés de sociétés expliquent leur volonté de s’orienter vers une utilisation plus
importante de matières recyclés (parce que c'est pas de la merde). Avant, je me rendais les yeux bouffis à des conférences de presse matinales où les responsables encravatés de sociétés
agricoles m’expliquaient leur volonté de s’orienter vers une utilisation plus importante de "matières" recyclés (et là, c'est de la merde).
Par exemple, aujourd’hui je m’éreinte à extraire du flot de paroles marketing de mes interlocuteurs les quelques informations valables nécessaires à ma subsistance journalistique. Avant, je m’éreintais à extraire du flot de paroles à demi-patoises de mon interlocuteur les quelques bribes de mots intelligibles à partir desquels je pourrais, vaguement, comprendre de quoi il me parle depuis…depuis…quoi, vingt minutes, déjà, mais c’est dingue !?!
Aujourd’hui, je revois des appels énervés de jeunes créateurs dont je n’ai pu parler, faute d’informations justifiant un article. Avant, j’écoutais les plaintes de quelque Amical Bouliste me reprochant de ne pas avoir couvert leur compétition du week-end dernier dédiée au Téléthon (va leur expliquer que ladite émission n’ayant lieu que dans six mois environs, et la vingtaine de concurrents n’ayant réuni que 50 euros, j’ai quelque peine à vendre le sujet à mon rédacteur en chef).
Aujourd’hui j’interviewe des sportifs qui lancent leur propre marque et qui m’assurent qu’ils ont toujours rêvé de créer des vêtements, et que rien que d’y penser, ça les faisait rêver. Avant, j’interviewais des sportifs qui m’assuraient que jamais ils ne feraient des trucs commerciaux comme se mettre à la chanson, ou lancer leur marque de mode, et que rien que d’y penser ça les fait bien marrer.
Non, vraiment, les différences ne sont pas aussi criantes...

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